Tunnel de la Major

Vue de détail d'un sol décoré de l'époque grecque classique : cette frise peinte de postes (motifs en volutes rappelant des vagues déferlantes) ornait le sol d'une maison établie dans la pente de la butte Saint-Laurent. © S. Bien, Inrap
Vue de détail d'un sol décoré de l'époque grecque classique : cette frise peinte de postes (motifs en volutes rappelant des vagues déferlantes) ornait le sol d'une maison établie dans la pente de la butte Saint-Laurent. © S. Bien, Inrap

Description

L’opération archéologique a précédé la construction, sous le quartier de la Joliette-Major, d’un tunnel permettant de rejoindre le Vieux- Port.

Elle a concerné une bande de terrain située le long de la cathédrale la Major et subdivisée en deux tronçons (225 m de long et 10 m de large). La fouille s’est étendue depuis l’Anse de l’Ourse jusqu'au pied du versant nord de la butte Saint-Laurent. La topographie y est fortement marquée par la présence d’un vallon situé dans l’axe de la rue Four-du-Chapitre actuelle (est-ouest). Ce vallon, caractérisé par des dépôts alluviaux, collectait les eaux de ruissellement des pentes en direction de la mer.

Les archéologues ont pu suivre l’évolution de l’occupation humaine, notamment de l’habitat, de la période grecque jusqu’à l’époque contemporaine.

Résultats


Les premiers témoignages de l’occupation
Le plus ancien vestige découvert est une sépulture à incinération datée par analyse radiocarbone entre la fin du VIIIe et celle du Ve siècle avant notre ère. Dès le début du VIe siècle, le versant de la butte Saint-Laurent a été aménagé en terrasses, dans lesquelles ont été creusées quelques fosses.

On relève aussi, à l’arrière du chevet de la cathédrale romane de la Major (XIIe siècle), des traces de trous de poteaux creusés dans un terrain alors vierge. Immédiatement au sud de cet ensemble, les traces de trois modestes bâtiments témoignent de l’urbanisation durable du quartier dès le VIe siècle avant notre ère.

La période grecque classique (Ve-IVe siècles avant notre ère)
Au cours des Ve et IVe siècles avant notre ère, l’habitat se densifie, les îlots d’habitations sont dotés de puits et les maisons sont reconstruites à plusieurs reprises. Un réseau de rues s’affirme : trois axes au moins peuvent être restitués, l’un d’eux franchissant le vallon par l’intermédiaire d’un pont dont on a retrouvé une pile. Un bâtiment abritait un atelier de métallurgie. Dans la pente de la butte Saint-Laurent, les terrasses ont été réaménagées pour accueillir un nouvel îlot d’habitations ; on y a retrouvé une pièce pourvue d’un luxueux sol peint.

La période grecque hellénistique (IIIe-IIe siècles avant notre ère)
La densification du bâti se poursuit au cours de la dernière période grecque de Massalia et l’habitat devient peu à peu résidentiel sur l’ensemble des îlots. Des murs en terre s’élèvent sur des fondations en pierre, d’autres sont construits en moellons liés au mortier, et plus rarement avec des pierres de grandes dimensions.

Les bâtiments d’alors sont dotés de foyers, de sols en mortier de chaux, parfois décorés d’opus signinum (béton de tuileau avec incrustation décorative de matériaux : terre cuite, pierres, tesselles…), mais aussi de sols frustres en terre battue. Certains murs sont enduits, l’un d’eux est recouvert d’une peinture bleue. Des caniveaux et des cuves maçonnées faisant office de silos ou de citernes complètent parfois l’équipement de l’habitat.

Le petit cours d’eau intermittent provenant du vallon est endigué à deux reprises par de puissants murs, créant ainsi des terrasses. Sur ces emplacements s’élèvent de nouvelles maisons, dont l’une forme un plan en L, ouvert sur une cour équipée d’un puits. L’organisation de la voirie ne change pas. Un bassin public est aménagé dans une rue nord-sud créée au pied de la butte Saint-Laurent.

La période romaine (Ier siècles avant notre ère - IVe siècle de notre ère)
Avec l’intégration de Marseille dans le monde romain, la densification du bâti se poursuit. Un nouvel ensemble apparaît sur le flan septentrional du vallon, dès lors définitivement comblé. Il comprend un bâtiment monumental ouvert sur une place publique – peut-être dallée – bordée par une nouvelle rue.

Le colmatage du vallon a été précédé par la construction d’un important collecteur souterrain d’égouts et d’eaux pluviales, bâti sous la rue, dans l’axe naturel des écoulements. Dans la partie nord de la fouille, un moulin « à sang » (actionné par la force humaine ou animale) est aménagé dans un bâtiment jusqu’alors destiné à l’habitat. Celui-ci, tout en continuant d’abriter aussi des espaces domestiques, est profondément remanié et flanqué d’un bassin extérieur relié à un conduit d’adduction d’eau.

Une maison de l’îlot voisin possède un triclinium (salle de réception) doté d’un sol luxueux : sur le tapis central, encadré d’un opus signinum (mortier à base de poudre de tuile), des incrustations de tesselles dessinent un décor de svastikas. Au sud, les terrasses aménagées sur le versant de la butte Saint-Laurent sont redimensionnées (l’une est agrandie et l’autre décalée), avant que l’habitat ne commence à disparaître au IIe siècle de notre ère.

Le site continue à perdre des habitants et, à la fin du IIIe siècle, les îlots semblent désertés. Au IVe siècle, la place publique est transformée en jardin.

L’Antiquité tardive et le haut Moyen Âge (Ve-VIIe siècles et VIIIe-Xe siècles)
Le quartier est laissé à l’abandon et les matériaux de construction sont récupérés. Au début du Ve siècle, le grand collecteur d’égout souterrain se trouve ainsi totalement démantelé.

Puis la réoccupation du quartier se dessine dans la seconde moitié du Ve siècle et se poursuit jusqu’au VIIe siècle, du sud vers le nord, en lien avec le développement du groupe épiscopal qui génère une reprise et une embellie des constructions.

On assiste alors à la création d’îlots d’habitation abritant peut-être des bâtiments voués à l’artisanat et au commerce. Ces nouvelles constructions s’insèrent parfaitement dans la trame urbaine antique, dont certaines voies sont réutilisées alors que le réseau des rues se densifie.

Deux unités d’habitation viennent se substituer à un ancien bâtiment public. La voie est-ouest, qui rejoint l’actuelle place des Pistoles, est équipée d’un collecteur d’égouts vers lequel convergent les réseaux domestiques. L’habitat est pourvu de sols en mortier de tuileau, de puits, de cuves maçonnées et de latrines. Située au nord de la fouille et partiellement conservée, la demeure de l’évêque a livré les vestiges d’une installation balnéaire, avec une salle chaude sur suspensura (petites piles de briques installées sous le sol entre lesquelles circulaient l’air chaud) et un hypocauste (fourneau souterrain).

Après le VIIIe siècle, la restructuration du quartier épiscopal libère progressivement les espaces à l’est de la cathédrale, mais, au sud, l’habitat civil se maintient ponctuellement.

La période médiévale (XIe-XVe siècles)
À partir du XIe siècle, une nouvelle configuration des lieux s’organise : le cimetière paroissial est implanté autour de la cathédrale et des îlots d’habitations se développent au-delà, bordés de rues reprenant les tracés antiques. Délimitée au nord par la falaise, l’emprise du cimetière s’étend au sud jusqu’à la pente du vallon, comme l’atteste la présence de plusieurs tombes en coffre de pierre. Quatre siècles plus tard, les tombes se concentrent au nord de la cathédrale, où se superposent plusieurs phases d’inhumations en pleine terre.

Au XIIe siècle, une maison est édifiée en lisière de la clôture sud du cimetière. Reconstruite au XIVe siècle, elle devient alors la maison du Chapitre. Les logements destinés au clergé sont, d’après les archives, installés dans un périmètre proche.

Une zone d’habitations civiles a été découverte entre le sud du vallon et la pente de la Tourette. Les maisons, construites à partir du XIIe siècle sur des terrasses qui suivent la pente sud-nord, se modifient légèrement au fil des décennies. Le bâti est en tout cas attesté jusqu’à la fin du XIIIe siècle, et des traces de petit artisanat, parmi lesquelles des déchets de tri du corail, ont été retrouvées dans certaines pièces.

Les maisons médiévales sont détruites puis nivelées lors de la création d’une esplanade à l’époque moderne.

Les périodes moderne et contemporaine
À partir du XVIe siècle, les Pénitents blancs (une confrérie catholique) obtiennent le droit d’édifier une chapelle dans l’enclos du cimetière. Celle-ci, dont le chœur a été fouillé, sera régulièrement réaménagée jusqu’au XIXe siècle.

L’îlot au sud de la rue des Treize-Coins continue à être occupé par la maison commune du Chapitre, regroupant logement des clercs et salle capitulaire. L’ensemble sera rasé au XIXe siècle lors de la reconstruction de la cathédrale dénommée « Nouvelle Major ».

Au nord, l’extension du quartier d’habitation puis l’établissement du Grand Séminaire, destiné à la formation des clercs, amputent irrémédiablement l’emprise du cimetière. Au sud, côté esplanade de la Tourette, les seuls sols retrouvés sont datés du milieu du XIXe siècle, mais d’autres niveaux plus anciens peuvent avoir disparu.

Un mur d’enceinte massif a été retrouvé à l’extrême nord du tracé du tunnel. Construit à flanc de pente de la falaise, qu’il conforte, il est daté du XVIIIe siècle.