Synthèse thématique

Les peintures murales à Nemausus

Un artisanat marqueur de la romanisation

La conquête romaine s’accompagne d’une large diffusion des modes de vie et des pratiques artisanales. À Nîmes comme dans les autres cités de la région, la forme des maisons ainsi que leur mode de construction évoluent considérablement. Il en va de même pour le décor et notamment les peintures murales qui constituent l’un des modes d’ornementation les plus fréquemment utilisés.

Sans surprise, les nombreuses fouilles réalisées au cœur de la ville antique ont souvent mis au jour les vestiges, plus ou moins bien conservés, des enduits peints qui ornaient nombre de bâtiments et de maisons.

Si les tout premiers décors de modèle romain, dits de premier style pompéien (du IIe siècle jusque vers 80 avant J.-C.), sont à ce jour absents des découvertes nîmoises, leur diffusion est néanmoins avérée non loin, par exemple sur l’oppidum de Nages ou à Arles. On y reconnait les caractéristiques de cette ornementation en stuc (soit un enduit travaillé en relief) qui imite une paroi construite en grand appareil (blocs saillants (à bossage), colonnes et lourdes corniches à denticules). Des ateliers de peintres et stucateurs, très probablement italiens, circulaient donc dans la région dès les prémices de la conquête. Ces rares décors demeuraient toutefois l’apanage de grands complexes publics ou religieux, ou encore de très riches demeures aristocratiques. 

Des décors chatoyants évoluant au fil des siècles

Un peu plus tard, dans le courant du Ier siècle avant J.-C., cette mode évolue au profit du deuxième style pompéien (entre 80 et 20 avant J.-C.). On imite toujours de riches architectures, cette fois uniquement en peinture, comme un trompe-l’œil. Plusieurs vestiges en sont découverts à Nîmes, par exemple rue Saint-Laurent, à Villa Roma ou sous la maison Carrée. L’ensemble exhumé rue Rouget-de-Lisle est le plus complet avec deux décors au sein d’une même maison. Dans le triclinium, on retrouve des blocs à faux bossage (orthostates), aux couleurs vives (jaune, vert, rose et noir) séparés par d’autres plus étroits (dits en panneresse) peints d’un riche rouge vermillon (pigment le plus cher du monde romain, obtenu à partir du cinabre).

Ce n’est qu’à partir du premier siècle après J.-C. que les décors se font de plus en plus nombreux. L’installation ou la formation d’ateliers locaux favorise sans doute un plus large accès à la décoration peinte. Quelques sites emblématiques, à Villa Roma, dans le quartier Clérisseau ou sous le Parking Jean-Jaurès, offrent ainsi un panel conséquent de décors qui témoignent dans un premier temps d’une transcription fidèle des modèles italiens. C’est le cas de plusieurs parois de troisième style pompéien, comme le décor aux personnages grotesques de Villa Roma avec sa zone médiane unie rouge, tout juste rythmée de minces candélabres. Les panneaux sont agrémentés de petits fruits en vignette et, pour l’un d’entre eux, d’un tableau représentant un personnage mythologique. La même austérité se retrouve à Clérisseau, avec cette fois un fond noir et une zone supérieure jaune.

À Nîmes comme dans le reste de la Gaule, une forme de peinture provinciale se développe à partir du milieu du Ier siècle après J.-C. Dans la continuité du troisième style, mais ignorant en grande partie la nouvelle mode qui se développe en Italie (le quatrième style, à partir de 50 après J.-C.), les décors se structurent avec des compositions alternant des panneaux (souvent rouges) et des inter-panneaux plus étroits (souvent noirs), où règne un motif très largement diffusé : le candélabre. À l’origine imitation d’un luminaire en bronze, il perd sa signification initiale pour devenir un motif varié, aux formes complexes, parfois végétalisé et s’enrichissant de divers motifs, objets ou animaux.

Cette mode connait un engouement important, particulièrement représenté à Nîmes où ce type de décor prédomine largement et perdure jusque dans la seconde moitié du IIe siècle.

À partir du milieu du IIe siècle, les vestiges de peintures se font plus rares. Le site de Villa Roma, bien qu’en grande partie abandonné à partir de cette date, livre encore quelques ensembles. Parmi eux on retient notamment un décor à imitation de marbres. La paroi évoque alors de riches placages de pierres exotiques, dont le marbre vert de Carystos (Grèce) et le marbre jaune de Chemtou (Tunisie). Ce style, qui connait un fort retour en vogue à partir du IIe siècle, demeure finalement assez peu représenté à Nîmes. Une paroi en place est à signaler rue Rouget-de-Lisle ainsi que quelques fragments sur la fouille du Parking Jean-Jaurès. Sur ce dernier site, d’autres décors rappellent la persistance voire le développement des décors à fond blanc qui concurrencent peu à peu le traditionnel schéma à panneaux rouges.  Parfois à l’économie, ces décors blancs peuvent néanmoins présenter une composition assez raffinée dans le développement de certains motifs.

Beaucoup plus luxueux, le décor mural qui accompagne la célèbre mosaïque de Penthée révèle une riche composition. Le soubassement est orné de bases de colonnes et guirlandes de feuilles, au-dessus desquelles se développent des panneaux d’un rare vert céladon agrémentés chacun d’une représentation en vignette centrale. Les muses, allégories des arts, entourent le dieu Apollon jouant de la cithare. Dans cette riche salle de réception, le propriétaire donne à voir au visiteur tant sa culture littéraire et théâtrale que son amour des arts.

De la couleur du sol…au plafond !

Ce rapide panorama de l’évolution stylistique du décor mural à Nîmes serait incomplet sans évoquer l’ornementation du couvrement des pièces. En effet, le décor peint peut aussi gagner les voûtes et les plafonds. Les fouilles nîmoises témoignent bien sûr de cette pratique bien que dans des proportions assez faibles au regard du nombre de décors muraux identifiés. Cette relative absence s’explique peut-être par l’usage de peindre sur un enduit de terre crue dont les vestiges sont naturellement beaucoup moins bien conservés. Des indices de fonds bleus appliqués sur une couche de terre ont été identifiés sur de nombreuses fouilles : Villa Roma, rue Émile-Jamais, quartier Clérisseau ou encore du Parking Jean-Jaurès où des éléments-clés ont permis de prouver qu’il s’agissait bien de plafonds. 
 
À contrario, les traditionnels décors à réseau, si fréquents en Gaule pour les plafonds, sont peu représentés à Nîmes. Il s’agit de décors sur une base géométrique, souvent un quadrillage, où le motif se répète en cases évoquant le lointain souvenir des plafonds à caissons. Seuls deux exemples en sont connus à Nîmes, sur la fouille du Parking Jean-Jaurès, tous deux sur fond blanc.

Quand la peinture révèle l’architecture

L’étude des peintures murales et la recomposition de grandes surfaces d’enduit a permis dans plusieurs cas de mieux connaître l’architecture des bâtiments. À la faveur des constructions en terre crue (le plus souvent en briques d’adobe), les enduits se sont souvent effondrés en grandes plaques voire même d’un seul tenant quand le mur ruiné a été sapé à sa base. Ainsi, rue Fernand-Pelloutier, sur la fouille de Clérisseau ou encore à Villa Roma, des pans entiers se présentaient de revers lors de la fouille. On perçoit alors au dos de l’enduit le dispositif le plus fréquemment observé à Nîmes, qui consiste à inciser la surface du mur en terre de rangs de chevrons qui favorisent l’accrochage du mortier. Au plafond, l’enduit était en revanche posé sur des fagots de roseaux préalablement fixés aux poutres. On en retrouve également la trace au revers des enduits.

Pour protéger le décor de l’humidité qui remonte du sol, l’artisan intègre souvent sous le mortier, au moins en partie basse du mur, des fragments de céramique ou des tuiles complètes de champ.

La nature de l’effondrement permet parfois de prouver la présence d’un étage comme ce fut le cas sur plusieurs bâtiments de la fouille du Parking Jean-Jaurès. Deux décors différents, et parfois même les sols de l’étage, se retrouvent alors effondrés au rez-de-chaussée.

L’étude des peintures permet surtout de rétablir les élévations disparues et de replacer les ouvertures, portes et fenêtres. Ainsi, à la faveur de plusieurs ensembles très complets, la hauteur des pièces est connue dans plusieurs cas à Nîmes. Elle est extrêmement variable, allant d’à peine 2 m sous plafond pour des pièces de rez-de-chaussée d’un bâtiment de la fouille du Parking Jean-Jaurès, jusqu’à 4,80 m pour la domus de la percée Clérisseau.

Dans certains cas, il est donc possible de proposer des restitutions des élévations des bâtiments avec leur ambiance décorative.

Des motifs en vogue dans la cité nîmoise

Si la peinture offre une variété presque infinie de motifs, on s’aperçoit, à Nîmes comme ailleurs, que certains éléments connaissent un engouement plus marqué. Ainsi dans la cité nîmoise, les motifs inspirés du monde végétal, réalistes ou stylisés, sont nombreux : il s’agit par exemple des touffes d’iris, qui occupent les compartiments de la zone inférieure comme dans la domus de la rue Pelloutier ou sur la fouille du Parking Jean-Jaurès. Toujours en zone inférieure, des motifs plus structurants sont également fréquents comme les guirlandes de feuilles ou des tiges ornées de bouquets de feuilles. Ces deux derniers motifs gagnent d’ailleurs souvent la zone médiane, en encadrement de panneaux ou en guise de candélabre en inter-panneaux. On retrouve ces tiges de bouquets sur de nombreux décors nîmois, aussi bien à Villa Roma, aux Villégiales des Bénédictins, que sur le site du Parking Jean-Jaurès avec une variété de formes et de couleurs, de la schématisation extrême jusqu’à l’exemplaire le plus détaillé.  

L’encadrement des panneaux fait également souvent appel à un des rares motifs issus du quatrième style pompéien (50 à 79 après J.-C.) qui a été transposé dans la peinture provinciale : la bordure ajourée. Ce motif qui évoque une broderie ou les franges du bord d’un tapis, enrichit de manière efficace le bord des panneaux. Les peintures nîmoises montrent un réel engouement pour ces motifs, mais dans des versions relativement simples, mettant souvent en forme le mêmes composantes (demi-cercles, fleurons, gouttes ou flammèches…) dans des combinaisons variées.

La figuration n’est pas absente des réalisations nîmoises, même si on ne connait pas de véritables scènes mythologiques, hormis le tableau au chasseur de la paroi de Villa Roma. Ailleurs, la figuration s’impose par petites touches, comme des motifs rythmant quelques endroits privilégiés de la paroi : ainsi, le centre des panneaux accueille volontiers des motifs en vignette dont de nombreux oiseaux ou encore des fruits ; par paire, en guise de nature morte, comme à Villa Roma, au Parking Jean-Jaurès ou rue Rouget-de-Lisle.

Quelques autres animaux, dont des dauphins et des panthères se retrouvent aussi en plusieurs exemplaires. Ces dernières occupent les compartiments de zone inférieure à l’angle des rues Cadereau et Jean-Jaurès ou sur la fouille du Parking Jean-Jaurès. Ils enrichissent en revanche un candélabre sur des fragments issus de fouilles anciennes et conservés au musée. Enfin, on retrouve l’animal, dont la symbolique bachique est bien connue, stylisé, à l’extrémité d’un entablement, sur le site de la Fontaine des Bénédictins.
 
D’autres motifs figurés sont encore à signaler en prédelle, c’est-à-dire sur une bande prenant place sous les panneaux. Deux décors de Villa Roma se signalent particulièrement à Nîmes : le premier, présente une frise d’objets (des vases) ainsi que des griffons. Le second, sur le même site livre une étonnante frise figurée qui représente des scènes grotesques, parodie d’acte érotique ou mythologique.  

Le mur, lieu d’expressions quotidiennes

Si les enduits peints sont les témoins du cadre de vie des habitants de Nemausus, ils révèlent aussi les traces de moments de vie plus instantanés. Ainsi, le mur peint est souvent un lieu d’expression : de très nombreux graffitis ont été retrouvés sur les différents décors. Il peut s’agir de gribouillages informes, de comptes (chiffres ou séries de bâtons) ; d’exercices à l’aide d’un compas à pointe sèche (cercles ou rosaces) et le plus souvent de dessins et d’inscriptions. Le thème de ces expressions directes est souvent lié à la gladiature, comme ce combat d’un secutor contre un rétiaire figuré sur une paroi du site du Parking Jean-Jaurès. Les inscriptions, d’une écriture plus ou moins soignée, évoquent aussi parfois la gladiature, quand d’autres sont des insultes, des vantardises sexuelles ou d’étranges formulations évoquant la beuverie comme cette étonnante onomatopée découverte rue Fernand Pelloutier.