Les Villégiales des Bénédictins

« Les Villégiales des Bénédictins », Maison B, seuil figuré de la pièce principale représentant deux panthères affrontées de part et d'autre d'un cratère, collection Musée de la Romanité.   Les Villégiales des Bénédictins, Nîmes (Gard), 1992  © Bertrand Houix, Inrap
« Les Villégiales des Bénédictins », Maison B, seuil figuré de la pièce principale représentant deux panthères affrontées de part et d'autre d'un cratère, collection Musée de la Romanité. 
Les Villégiales des Bénédictins, Nîmes (Gard), 1992
© Bertrand Houix, Inrap

Description

Le projet immobilier « Les Villégiales des Bénédictins », à l'angle des rues des Bénédictins et Rouget-de-l'Isle, prévoyait d'une part la sauvegarde d'un hôtel particulier du XVIIIe siècle (l'ancien couvent des Bénédictins) et de ses jardins, situés dans la partie sud de la parcelle DT-256, et, d'autre part, la construction sur le reste de la parcelle de deux immeubles et d'une piscine, pour une superficie en sous-sol avoisinant 2 420 m². Compte tenu des nombreuses découvertes réalisées dans le quartier, notamment celle d'une mosaïque en 1864 dans l'emprise du projet, une fouille préventive a été réalisée de décembre 1991 à février 1992 sous la responsabilité de Laurent Sauvage avant les travaux de construction.

Résultats

Occupations de pentes au Néolithique moyen et du VIe siècle au Ier siècle avant J.-C.

La fouille nous renseigne d'abord sur le cadre général de la pente méridionale du mont Cavalier dans lequel évoluent les agriculteurs du Néolithique et de la Protohistoire. Ce relief en pente, parcouru par de petits vallons, a peu à peu été façonné en terrasses pour favoriser l'exploitation agraire. Le rocher calcaire affleure dans la partie haute du site en raison d'une érosion précoce des sols due aux défrichements. Au sommet du sol naturel, on trouve ça et là des outils en silex dont la majorité se rattache au Néolithique moyen (4500 à 3500 avant J.-C.). On note en particulier la présence d'une hache polie et d'une lame en silex portant un lustré de céréales dû à son utilisation pour la moisson.
C'est, semble-t-il, vers la fin du VIe siècle avant J.-C. que s'implante à Nîmes un premier habitat groupé autour de la source de la Fontaine, située à moins de 400 m à l'ouest de la fouille des « Villégiales des Bénédictins ». Les vestiges se situent donc dans la partie orientale de l'oppidum nîmois qui va s'étendre progressivement pour atteindre près de 40 hectares dès le IIIe siècle avant J.-C.
 
Or, la fouille a montré que le site conserve pendant longtemps son caractère agricole (silos, occupation sur poteaux porteurs), même lorsqu'il est englobé dans l'enceinte protohistorique. L'étude fine des sédiments a d'ailleurs bien démontré, en particulier dans la partie basse du site, la mise en culture de champs aménagés en terrasses. On trouve également des constructions sur poteaux de formes oblongues ou circulaires, accompagnées d'une sédimentation organique, et utilisées dans le cadre de cette occupation agraire de la fin du VIe siècle avant J.-C. Par la suite, des fosses pouvant avoir un diamètre de l'ordre de 1,15 m pour une profondeur de 0,85 m sont creusées pour servir de silos. Elles sont datées du Ve siècle avant J.-C., à une période où des foyers construits trahissent la présence d'un habitat. Le paysage reste cependant fortement agraire jusqu'à la fin du IIe siècle avant J.-C.
Le paysage évolue au cours du Ier siècle avant J.-C. avec le développement de l'habitat, caractérisé par l'utilisation de la terre pour aménager les sols, les murs édifiés sur solins de pierres et peut-être aussi les toitures.

Un secteur urbanisé au cours de deux premiers siècles de notre ère

Nîmes connaît une forte croissance sous le règne de l'empereur Auguste, ce qui entraîne la transformation du quartier, comme l'indiquent les autres fouilles menées dans le secteur. Ici, toutefois, l'urbanisation ne débute qu'à partir des années 20-30 après J.-C. et vise à organiser de manière régulière la trame viaire malgré le relief en pente. Deux rues ont été identifiées : la première, longue de 15,50 m, suit une pente marquée vers le nord. Un de ses côtés est aménagé en trottoir de 0,70 m de large. La chaussée, constituée de dalles irrégulières, recouvre un égout. Elle s'interrompt au nord sur un probable escalier et communique vers l'ouest avec une rue perpendiculaire, plus étroite (3,50 m).
 
À Nîmes, l'adduction d'eau mise en service au milieu du Ier siècle après J.-C., amenant les eaux des sources d'Uzès et par le Pont-du-Gard, aboutit au castellum, situé à 150 m à l'est de la fouille et d'où partait dix conduites d'un diamètre moyen de 25 cm approvisionnant les quartiers de la ville situés en contrebas. La fouille a révélé une galerie technique aux parois soigneusement maçonnées (H. : 1,40 à 1,86 m ; l. : 1,19 m), destinée au passage de tuyaux de plomb d'un diamètre important (30 cm) depuis une branche partant du castellum. Présentant une voûte en plein cintre et un tracé est-ouest sur une longueur de 16 m, cette galerie est ensuite dotée d'une couverture dallée et oblique vers la rue nord-sud où elle se jette dans l'égout sous-jacent.

Trois maisons de petits ou de moyens notables

Côté ouest, on a reconnu deux ailes d'une habitation qui paraît s'étendre sur plus de 350 m². L'aile nord, la mieux conservée, comprend trois pièces dont la principale forme une exèdre tournée vers le sud et pourvue d'un sol en béton avec décor géométrique de tesselles noires. Cette pièce ouvre sur une galerie dont le sol était également décoré. L'ensemble paraît s'articuler autour d'un jardin caractérisé par des fosses de plantation, des trous de poteau pour installer des treilles et plusieurs pots destinés à planter des arbustes greffés. Au sud, la présence d'un puits facilitait probablement l'arrosage du jardin.
 
Sur la rive opposée de la rue, deux autres habitations ont été dégagées. La plus vaste, explorée sur 800 m² pour une superficie restituée d'environ 1 000 m², est installée sur trois terrasses préromaines successives. La plus haute forme une grande arrière-cour en pente, dominant quatre pièces ouvrant au sud sur une cour agrémentée d'un bassin hexagonal. La pièce principale (40 m²) présente une mosaïque polychrome à décor géométrique et figuré. Un long couloir, ouvert sur la rue, conduisait à un escalier menant à un étage.
 
Dans la partie sud de l'îlot, en contrebas de la précédente domus, une autre a été installée après un décaissement préalable. Les cinq pièces connues appartiennent à deux ailes longées par deux galeries entourant une cour centrale. Dans un premier temps, l'ensemble des pièces et galeries est pourvu de sols en béton décorés de tesselles ou monochromes, à l'exception d'une petite cellule à sol de terre battue. Dans un deuxième état, la galerie est dotée d'un sol en mosaïque qui reçoit face à la pièce principale, un décor figurant deux panthères affrontées de part et d'autre d'un cratère.

La quartier des Bénédictins aux XVIIe et XVIIIe siècle

Peu avant 200 après J.-C., les maisons sont abandonnées et les deux rues qui les bordent ne sont plus entretenues. Dès lors, le secteur sera dévolu au pacage et aux cultures, notamment celles de la vigne et de l'olivier qui sont mentionnées à l'époque moderne dans les archives, qui montrent que la quasi-totalité des terres du quartier dépendaient du chapitre de la cathédrale. Au XVIIe siècle, ce quartier conserve un caractère essentiellement agricole, ce qui n'exclut pas une activité artisanale elle-même liée au sol, celle des chaufourniers. Ils sont installés au début du XVIIIe siècle au bas du « chemin de la Calmette » qui deviendra « chemin des Fours-à-Chaux », avant d'être renommé, en 1900, « rue Rouget-de-Lisle» puisqu'il aboutissait à la place de la Révolution. Les moines Bénédictins, déjà présents à Nîmes au XVIIe siècle, occupèrent de 1770 à 1789 la maison d'un riche marchand drapier, visible encore aujourd'hui à l'angle des rues des Bénédictins et Rouget-de-l'Isle, et dotée d'un jardin soigneusement aménagé, abritant même une volière.