Place Villeneuve-Bargemon

Fragment de coupe attique à figures rouges dite « du peintre de Fauvel » (vers 430-420 avant notre ère) découvert dans le chantier naval grec. © Foliot CCJ/CNRS
Fragment de coupe attique à figures rouges dite « du peintre de Fauvel » (vers 430-420 avant notre ère) découvert dans le chantier naval grec. © Foliot CCJ/CNRS

Description

Cette fouille située à proximité de celle menée place Jules-Verne, en contrebas de la rue Caisserie, a couvert une superficie de 2 500 m2, où les vestiges archéologiques ont été observés sur une épaisseur de 8 m. Ses premiers niveaux illustrent l’évolution de cette zone du littoral depuis la remontée de la mer vers -3600 jusqu'à nos jours.

Résultats


Les données archéologiques avant la fondation de Massalia
Comme sur la fouille de la place Jules-Verne, les premières traces d’occupation humaine ont été datées entre l’âge du Bronze moyen (vers -1400) et l’âge du Bronze final (vers -1060), à travers l’observation de dépotoirs de coquilles d’huîtres, rejetées après consommation par les populations indigènes. La datation est confirmée par l’étude des quelques céramiques trouvées à la surface de la couche la plus récente de l’amas coquillier.

Contre la paroi nord de la fouille, entre l’amas coquillier et le soubassement du quai grec archaïque, un premier niveau terrestre montre une fréquentation de la colline qui domine le site, à une époque qu’un demi-bracelet en bronze de type local commun permet de dater entre la fin du VIIe et le début du VIe siècle avant notre ère. Cette découverte signale une présence des populations indigènes sur ce rivage, probablement sporadique puisque les sédiments marins n’ont enregistré cette présence ni dans cette fouille ni dans celle de la place Jules-Verne.

Un port grec archaïque
Sur ce tout premier rivage gagné sur la mer et occupé par une population indigène sédentaire, l’installation des colons phocéens dans la dernière vague de colonisation grecque de l’époque archaïque est spectaculaire. Ils construisent un quai en pierre et en bois, perpendiculaire au rivage, à l’usage des navires que le trop fort tirant d’eau empêche soit de « beacher » (mouiller), soit de s’échouer par l’avant sur une plage lorsqu’ils sont en pleine charge. Ce quai, constitué de blocs de poudingue extraits du haut de la colline, avance de plus de 12 m dans l’eau et s’y enfonce à environ 1,50 m de profondeur.

La céramique grecque d’importation du bassin oriental de la Méditerranée – où se situe Phocée, la ville d’origine des colons – trouvée au pied du quai a confirmé que la cité grecque Marseille/Massalia a bien été fondée au tout début du VIe siècle avant notre ère.

Dès le siècle suivant, la terre gagne très vite sur la mer et le nord de la zone fouillée devient terrestre. Il est occupé par des constructions dont la mauvaise conservation n’a pas permis de comprendre l’usage.

Du chantier naval aux neoria abritant une flotte de guerre
Dès le début du Ve siècle avant notre ère, le sud du terrain est occupé par des plages utilisées, comme place Jules Verne un siècle plus tard, par un chantier naval. De nombreuses pièces de navire en cours d’élaboration y ont été trouvées, ainsi que l’épave d’un petit navire très difficile à restituer parce qu’elle a été coupée en plusieurs morceaux par les fondations ultérieures des thermes romains.

Sur le site de la place Jules-Verne, la vocation des plages change au début du IIIe siècle avant notre ère : cette zone dédiée à des chantiers navals devient l’emplacement de neoria (hangars) bâties et couvertes, destinées à abriter « au sec » les navires de guerre de la cité grecque. Ses cales couvertes, en usage aux IIIe et IIe siècles avant notre ère, s’étendent sur toute la superficie du terrain fouillé et probablement loin à l’est, étant donné le nombre de navires de guerre de Marseille attestés par les textes antiques.

Avec le complément apporté par la fouille de la place Villeneuve-Bargemon, nous savons que ces loges étroites (de 5 à 6 m de large) et couvertes atteignaient 40 m de long, ce qui correspond aux dimensions des navires de guerre grecs de l’époque. Marseille était alors réputée pour sa flotte militaire et son art (grec) des batailles navales. C’est elle qui a fourni des navires à la République romaine, à laquelle elle était alliée, ainsi que son appui souvent décisif au cours des guerres puniques contre Carthage.

Un atelier monétaire unique
Au nord de ces hangars, un bâtiment lié architecturalement aux loges à navire est consacré à l’artisanat du métal. Sa phase la plus claire révèle un atelier de production des flans monétaires (pastilles de bronze coulées dans des moules, puis polies avant d’être frappées par un coin monétaire) des monnaies de bronze émises par Massalia. Ces monnaies marseillaises permettent de dater les très nombreux sites de Gaule interne, où elles sont diffusées très largement à l’époque hellénistique (IIIe-Ier siècles avant notre ère).

Cet atelier monétaire est le seul à avoir été fouillé dans tout le monde grec.

Les restructurations de l’espace portuaire à l’époque romaine
La fin de l’indépendance de la cité grecque (-49) et son entrée dans l’Empire romain se manifeste par de profondes modifications urbanistiques.

Le terrain dans l’emprise de la fouille devient totalement terrestre, même si le rivage reste très près au sud, ce que des sondages à l’intérieur du bâtiment « Bargemon » de l’Hôtel de Ville ont montré.

L’apparition de thermes et de nouveaux systèmes d’adduction
À l’ouest, un grand collecteur d’égout de technique romaine remplace, au début du Ier siècle de notre ère, l’ancien conduit d’époque hellénistique. Le terrain situé à l’est de ce collecteur est occupé par des thermes romains, de conception différente des thermes grecs hellénistiques découverts dans la fouille de la rue Leca. Limitée à l’est, l’emprise de l’intervention archéologique n’a permis de découvrir qu’un tiers de cet ensemble. Il est néanmoins évident qu’il s’agit de grands thermes, semblables à ceux connus à la même période à Ostie, le port de Rome. Ils connaissent deux phases à l’époque romaine, attestées archéologiquement, avec un important remaniement vers la fin du IIe siècle de notre ère.

L’adduction d’eau de ces thermes est à l’origine assurée par une canalisation arrivant du nord-ouest et provenant de la colline surplombant le port comme à l’époque grecque de la cité. Apparaît ensuite une nouvelle canalisation venant de l’est, débouché probable de l’aqueduc romain reconnu au niveau de la porte est de la ville sur le site archéologique de la Bourse. Les importants besoins en eau des thermes ne pouvaient plus être satisfaits par la nappe phréatique naturelle, qui suffisait jusque-là aux besoins de la ville grecque. D’où, probablement, cette nouvelle adduction.

La suite de l’histoire romaine de cette zone nous échappe presque totalement, les caves profondes des bâtiments ultérieurs ayant détruit les niveaux archéologiques. Les quelques témoins retrouvés sur de petites superficies montrent que la zone est urbanisée dans l’Antiquité tardive, et occupée par des bâtiments dont la fonction reste inconnue.