
Décapage manuel des premières fosses de plantation dans la moitié nord après les pluies.
© A. Cauvin, Inrap
© A. Cauvin, Inrap
Description
En amont des aménagements réalisés dans le cadre du vaste projet EuroMéditerranée, une équipe de l'Inrap a fouillé au printemps 2025 les vestiges d'un vignoble datant de l'occupation grecque de Marseille. Située dans le secteur du Boulevard de Vintimille et de Cazemajou dans le 15e arrondissement, l'opération s'est déroulée dans un contexte en pleine mutation urbaine, immédiatement au sud d'une parcelle déjà fouillée par l'Inrap en 2023[1]. À l'époque grecque, la zone se trouvait dans la chôra massaliète, c'est-à-dire le territoire agricole de la cité, à environ 2 km des remparts. Malgré un environnement contraignant avec une pollution souterraine marquée, nécessitant une phase de dépollution avec suivi archéologique, ces investigations ont permis, sur près de 1300 m², de documenter de manière inédite une implantation viticole à flanc de coteau et l'organisation agraire entre le Ve et le IIe siècle av. J.-C.[1] Fouille conduite en 2023 par Fr. Conche sur la parcelle immédiatement au nord au 50 chemin de la Madrague-Ville.
Résultats
Surveillance archéologique et dépollutionLe passé industriel du quartier a profondément marqué le paysage et le sous-sol. Avant l'intervention de l'équipe complète de l'Inrap, une surveillance archéologique a été réalisée durant la phase de dépollution qui consistait en un terrassement mécanique sur une hauteur de 1,50 m et une évacuation des terres contaminées.
Ce décapage respectait un maillage précis basé sur des prélèvements préalables et des analyses en laboratoire permettant d'observer le niveau de pollution à trois profondeurs différentes, et ce jusqu'à 1,50 m. Grâce à ce découpage de la parcelle, les terres ont pu être évacuées dans différentes filières afin d'être traitées dans des centres de dépollution dédiés en fonction du type de contaminants.
Succession de vignobles sur des coteaux face à la mer
Bien qu'aujourd'hui la planimétrie du quartier soit la résultante de puissants remblais apportés aux XIXe et XXe s., la topographie et le paysage antique étaient tout autres. En effet, la parcelle se développait sur le versant occidental d'une petite colline littorale, face à la mer distante de moins de 250 m. Sur ce coteau se sont succédés trois vignobles exploités durant quatre siècles. Ces vignes, plantées il y a plus de 2200 ans, se matérialisent à présent uniquement par l'empreinte des creusements des fosses de plantation. Le mobilier céramique, parfois présent dans ces structures, ainsi que la stratigraphie, permet ensuite de fournir une fourchette chronologique. Celle-ci doit être affinée après l'étude précise des restes.
La première mise en culture datée entre le Ve et le IVe s. av. J.-C., inscrite dans une trame nord/est-sud/ouest, se caractérise par de petites fosses quadrangulaires alignées, organisées en rangs parallèles. Ce vignoble, parfois situé à une profondeur de 3,20 m par rapport au niveau actuel, a été observé en bordure nord-occidentale de la fouille. Sa présence est plus discrète dans d'autres parties du site en raison des perturbations postérieures venant complexifier la lecture stratigraphique.
Le second vignoble, attribué à la période hellénistique (IIIe – IIe s. av. J.-C.), est quant à lui localisé dans la partie centrale de la fouille. Suivant la même trame, il se matérialise par des fosses de plantations linéaires et parallèles qui sont observées sur plus de 5 m de long. Ces dernières recoupent des structures antérieures, probablement préhistoriques ou protohistoriques, dont un foyer à pierres chauffantes et un fossé.
Enfin, localisé dans la partie sud de l'emprise, la présence d'un troisième vignoble s'inscrit cette fois suivant une orientation nord-ouest/sud-est. Les creusements de ces longues fosses continues et parallèles se développent sur plus de 19 m de long.
L'occupation du site après la période grecque est plus sporadique, car de nombreux aménagements d'époque moderne et contemporaine ont détruit les niveaux de sol qui en conservaient les traces. Les vestiges romains se limitent à quelques éléments isolés, comme le fond d'un silo qui a été assaini par le feu et un fossé. Ce dernier, orienté selon un axe nord-ouest/sud-est, a été creusé dans les colluvions (sédiments accumulés au pied d'une pente par l'eau ou la gravité) qui recouvraient les anciens vignobles. Il traverse le site sur une quarantaine de mètres, avec une largeur moyenne de 1,60 m et une profondeur d'au moins 40 cm. Ce fossé pourrait avoir servi à délimiter deux parcelles, mais comme les niveaux contemporains associés n'ont pas tous été conservés, il est difficile de le confirmer. Ces découvertes, bien que modestes, permettent de documenter l'exploitation de ce secteur au début de notre ère, même si les informations restent incomplètes.
Pratiques agraires antiques et aménagement de la parcelle
La fouille de ces fosses de plantations permet d'en apprendre davantage sur les pratiques agraires et viticoles et sur l'organisation de la parcelle. La morphologie des fosses n'est pas identique au regard de la succession des vignobles. Les premières fosses quadrangulaires d'une longueur maximale de 0,75 m, de 0,35 m de large et d'une profondeur moyenne de 0,25 m correspondent au type alvei. Cette technique, décrite par l'auteur romain Pline l'Ancien (Naturalis historia, XVII, 35), vise à planter à chaque extrémité un pied de vigne.
L'autre technique, rapportée par les anciens, attestée sur le site consiste à réaliser des tranchées continues (sulci). Au sein de ces fosses, des surcreusements sont observés, permettant de restituer l'emplacement des pieds de vigne et parfois des empreintes des échalas (tuteurs supportant les ceps ou conduisant la vigne). Associés à ces grands linéaires, des fosses perpendiculaires de provignage, ou marcottage, facilitent la reproduction du pied mère ou le renouvellement de la vigne tout entière.
Durant la première phase d'occupation du site, deux silos circulaires d'un mètre de diamètre et de profondeur ont été également identifiés. Leur présence, contemporaine du premier vignoble, nous interroge sur la nature des activités agricoles sur le site et laisse penser que d'autres cultures ou activités y étaient pratiquées. De nombreux autres creusements, de formes variées, ont également été mis au jour, sans qu'ils puissent être associés aux trames précédentes. Les textes antiques mentionnent l'existence de la polyculture, notamment celle des céréales entre les rangs de vignes ; si cette organisation spécifique n'a pas encore été formellement prouvée, l'ensemble des découvertes nous invite à considérer l'hypothèse de l'existence d'un système de production diversifié, combinant différentes cultures au sein d'un même terroir.
Les indices concernant l'aménagement des parcelles de vignes d'époque grecque ne sont pas encore tous bien identifiés. En revanche, en bordure septentrionale du site, les vestiges d'un chenal contemporain orienté est-ouest, ouvrent une fenêtre d'analyse quant à l'organisation parcellaire, la configuration du paysage collinaire du littoral antique et peut-être l'exploitation des eaux de ruissellement. Cet écoulement, qui incise profondément le substrat marneux, est caractérisé par un comblement constitué d'importants dépôts sédimentaires successifs, principalement sableux et limoneux.
Sur un court tronçon de 7,30 m de long, le chenal a été aménagé par la construction d'un muret, de 0,60 m de large en moyenne, et conservé sur une hauteur maximale de 0,76 m. La structure est composée de pierres brutes en calcaire, calcaire gréseux, galets et poudingue. La première assise est constituée de moellons agencés en un double parement soigné. Cette construction, qui épouse la pente naturelle du terrain, contient ainsi les dépôts sédimentaires provenant du chenal.
Chôra et puissance commerciale massaliète
Cette fouille enrichit de manière significative notre compréhension de l'organisation territoriale de la chôra de Marseille durant l'Antiquité. Du Ve au IIe siècle av. J.-C., Massalia était concentrée dans la partie nord de l'anse du Lacydon, protégée par un puissant rempart. Les données sur l'espace rural en dehors de ces fortifications restent cependant limitées. Bien que l'on dispose de plus d'informations à l'est de la cité, notamment grâce à la découverte d'un vignoble contemporain dans le secteur de Saint-Jean-du-Désert, le nord de la ville demeurait jusqu'en 2023 une zone largement méconnue sur le plan archéologique.
Les deux fouilles récentes, couvrant une superficie de 2 200 m², nous permettent pour la première fois d'étudier l'exploitation de l'environnement par les Massaliotes dans ce secteur septentrional. La découverte de ces vignes atteste du rôle central de la viticulture dans l'économie de la cité. Le vin produit était un pilier de la puissance commerciale massaliète, exporté vers les populations celtiques du sud de la Gaule. La présence d'amphores marseillaises sur la majorité des sites protohistoriques méridionaux témoigne de la vigueur de ce commerce.
















