22, rue Jean-François Leca

Fig. 8 : Vue des travaux de consolidation de l'épave n°2.  © J.-C. Matheron, Inrap
Fig. 8 : Vue des travaux de consolidation de l'épave n°2.  © J.-C. Matheron, Inrap

Description

Un projet immobilier avec parking souterrain dans l'ancien bâtiment Art Déco de la Compagnie Générale Transatlantique à Marseille, quartier de la Joliette, a entraîné la prescription d'une opération de fouille sur une superficie totale de 3475 m². L'emprise correspond à un ancien secteur infralittoral situé entre l'anse de l'Ourse et l'anse de la Joliette, juste en face du cap Titol. Toute cette zone a été asséchée et comblée à partir des années 1840 pour créer les nouveaux ports de la Joliette, permettant la formidable expansion du commerce maritime à Marseille dans le cadre de la révolution industrielle. La fouille préventive s'est déroulée du 17 juillet au 24 octobre 2017 avec une équipe d'une quinzaine d'archéologues, dont des spécialistes en archéologie navale. Les principales problématiques de l'opération concernent l'évolution du littoral et les traces d'activité maritime ou portuaire anciennes dans un secteur en marge du Vieux Port de Marseille.

Résultats

La fouille du site au 22 rue Jean-François Leca a permis d'appréhender des niveaux marins proches du rivage dans un secteur marseillais en limite du rempart en usage entre l'Antiquité et l'époque moderne. Le cap Titol qui surplombe l'emprise quelques mètres au sud-est est occupé jusqu'au XIXe siècle par le plus ancien lazaret de la ville, transformé au XVIe s. par des abattoirs ou « Tuerie », bien visible sur les gravures anciennes.

L'évolution des fonds marins

Le substrat, formé de marnes stampiennes, a été atteint sur la totalité de l'emprise, à une cote altimétrique variant entre -2,80 m NGF et -3,80 m NGF. Les fonds marins accusent donc une pente douce et très légère en direction de l'ouest et du nord, qui tranche avec la morphologie abrupte de la falaise du cap Titol. Les marnes sont recouvertes par des sables coquilliers dans lesquels du mobilier antique roulé a été découvert (amphores principalement), souvent mêlé à du mobilier d'époque médiévale ou moderne. Ces sables sont recouverts par endroits d'herbiers de posidonies, plantes marines endémiques de Méditerranée. De nombreux gros rochers de poudingue, provenant sans doute d'effondrements du cap Titol, sont piégés dans une épaisse couche de sables gris très indurés, devenant vaseux vers le large. Cette couche contient du mobilier céramique médiéval et moderne ainsi que plusieurs grumes de bois de grande taille, pouvant être mises en relation avec un ancien ponton ou autre aménagement littoral proche. Des prélèvements ont été réalisés pour dater l'âge d'abattage des arbres (dendrochronologie, AMS) et des recherches en archives seront menées afin d'interpréter cette découverte.
Le fond marin le plus récent, qui contient un mobilier abondant ainsi que des épaves de bateaux, est constitué de sables gris mêlés à des éléments organiques naturels et culmine à environ 2 m sous le niveau de la mer. Il est recouvert de sédiment marneux blanchâtre sur une épaisseur de 4 m, correspondant au comblement de ce secteur à partir des années 1840. Ce sédiment provient de l'arasement de la colline Saint-Lazare toute proche, qui a été réalisé pour créer les nouveaux ports de la Joliette en gagnant sur la mer. Plusieurs grands paniers en fibres végétales ont été découverts dans cet important niveau de comblement, témoins d'un travail pharaonique effectué manuellement.

Le mobilier, témoin de la vie quotidienne entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe s.

La fouille a livré un lot important de mobilier, principalement dans les niveaux les plus récents, antérieurs au comblement de la zone littorale. Ce mobilier correspond à des déchets jetés en mer ou ramenés par les courants mais aussi à des objets perdus lors de naufrages ou d'activités maritimes. Ils renseignent donc directement la société et la vie quotidienne à Marseille entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe s.

Ce lot de mobilier comporte la particularité de contenir de nombreux objets en matière périssable, habituellement corrompus, en cuir, bois, paille ou fibres végétales. Ainsi, de très nombreuses chaussures ont été découvertes, de toutes tailles, formes, matières, mais également de la vaisselle en bois, des nasses de pêche, des paniers, des cordages et toute sorte de petits objets de la vie quotidienne (brosses, pipes, flutes, jetons…). La céramique est également très abondante, dont des pots de moutarde Maille (la maison Maille existe depuis 1747), des bouteilles en grès, des poêlons, des pots à fraise…

Quelques découvertes étonnantes ont également émaillé les fouilles : un boulet de canon en pierre, des noix de coco, des carapaces de tortue, des coquillages exotiques…

L'ensemble de ce mobilier, témoignant de la vie quotidienne mais également de l'art populaire ou culinaire à Marseille entre la Révolution française et la Monarchie de Juillet, doit subir un traitement particulier puisqu'il a séjourné en eau salée, à l'instar du mobilier issu des fouilles sous-marines (dessalage, conditionnement en eau douce, chambre froide…).

Des bateaux bien conservés

Reposant directement sur le niveau sous-marin le plus récent qui a livré un abondant mobilier, trois épaves de bateaux bien conservés ont été exhumées. Il s'agit de barques de pêche ou de travail, ces dernières pouvant servir à décharger les marchandises des gros navires amarrés au large. De construction robuste, alliant le résineux et le chêne, deux d'entre-elles sont des barques à tableau arrière et la dernière correspond sans doute à un « museau de cochon », petite barque de pêche traditionnelle provençale. Les trois épaves ont bénéficié d'un enregistrement exhaustif comprenant plusieurs relevés photogrammétriques et la plus grande (épave n°2), longue de 6,30 m, a été intégralement prélevée puisqu'une conservation à but muséographique a été demandée par le Musée d'Histoire de Marseille. Une structure porteuse a été installée par l'équipe sous la direction d'un charpentier de marine (J. Cano des ateliers Borg) pour permettre une extraction et un transport jusqu'aux réserves des musées, où le bateau fera l'objet d'un traitement conservatoire et d'une restauration avant exposition. Ce type de bateau (bateau de manœuvre servant au mouillage des gros bateaux) a une valeur patrimoniale exceptionnelle, aucun exemplaire n'étant conservé en Méditerranée. Sa datation, qui sera affinée par dendrochronologie et AMS, se situe entre la fin du XVIIIe s. et le début du XIXe s.

En outre, plusieurs éléments d'un gros bateau de type brick/goëlette (deux ou trois mâts long de 25-30 m) ont été découverts dans le secteur méridional de la fouille. Ces éléments, dont ou un safran du gouvernail, un étambrai (pièce de pont tenant un mât) sont très intéressants puisque rarement conservés. Ils attestent sans doute d'un naufrage ou démantèlement de grand navire à proximité de la côte.